les insectes au service de la justice


Par Damien Charabidzé et Benoit Bourel

Entomologie médico-légale :

 

Lors de la découverte d’un ca­davre, les enquêteurs ont be‑

soin de connaître précisément la date et l’heure du décès : habituel­lement, la médecine légale fournit cette information sur la base de la température du corps, de la rigi­dité et des lividités. Cependant, passé quelques jours après le dé­cès, l’estimation de l’intervalle post­mortem (IPM) par les méthodes traditionnelles de médecine légale devient délicate et imprécise : l’uti‑
lisation des insectes nécrophages pour dater le décès devient alors la seule solution.

Bien que floue (certains attribuent sa paternité à l’enquêteur chinois Tz’u, au treizième siècle), la nais­sance de l’entomologie médico-lé­gale contemporaine2 est due à l’en‑
tomologiste français Jean-Pierre Mégnin (1828-1905)3. Après avoir longtemps étudié le rôle des in­sectes dans le processus de décom­position des corps, il publie en 1894 un ouvrage de référence : La faune des cadavres : application de l’entomologie à la médecine légale. On y trouve pour la première fois le terme d’entomologie médico-légale, ainsi qu’un concept qui marquera durablement les esprits : les huit es­couades d’insectes nécrophages. Il faudra cependant attendre la fin du XXe siècle pour que cette technique se développe véritablement, et soit enfin reconnue comme une science criminelle à part entière.

 

M QUI SONT LES INDICS ?

Deux ordres d’insectes sont princi­palement concernés : les Diptères et les Coléoptères. Cependant, il existe également quelques Lépidoptères dont les larves sont nécrophages (Tinéidés), et de nombreux Hymé­noptères sont fréquemment pré­sents sur les corps en tant que pré­dateurs (fourmis) ou parasites (Chalcididés, Ptéromalidés).

La longueur du cycle dépend de l’espèce et des facteurs environne­mentaux (principalement la tem­pérature) : la durée totale du déve­loppement pour une espèce donnée peut donc varier significa­tivement suivant les conditions cli­matiques.

Les espèces les plus communes ap­partiennent aux familles des Calliphoridés, des Muscidés, des Sarcophagidés, des Piophilidés et des Phoridés (Diptères Schizophores). Un des meilleurs indicateurs est, parmi eux, la Mouche bleue de la viande, Calliphora vicina, dont les fe­melles pondent sur un corps, très ra­pidement après la mort, lorsque les conditions favorables sont réunies. Chez les Diptères, au cycle de dé­veloppement holométabole, la larve est morphologiquement et écologiquement différente de l’adulte. La femelle pond des grappes d’environ 200 œufs sur le cadavre. Après deux mues, les asti­cots – il s’agit des Diptères Brachycères («supérieurs») – vont s’éloigner du corps pour se trans­former en pupes, puis en imagos. Les Coléoptères sont également fré­quemment trouvés associés aux corps en décomposition : certains sont de véritables nécrophages (Silphidés, Dermestidés), tandis que d’autres exploitent la présence de nombreuses proies sur le ca­davre (Histeridés, Staphylinidés, Cléridés). Cependant, ils sont sou­vent présents en moins grand nombre que les Diptères et inter­viennent plus tardivement dans le processus de décomposition. Leur développement reste mal connu, et ils sont donc peu utilisés comme in­dicateurs dans le cadre d’enquêtes.

M LES PRINCIPES D’EXPERTISE

Un corps en décomposition est un milieu particulièrement riche en ressources : un grand nombre d’espèces d’insectes vont profiter de cette énergie et proliférer très rapidement sur le cadavre. Ce bio­tope évoluant au fur et à mesure de la décomposition, certains in­sectes vont être attirés très tôt sur le corps, et d’autres plus tardive­ment : c’est le principe des es­couades définies par Mégnin. Cependant, la constitution des es­couades et l’enchaînement des es­pèces ne sont pas constants, et se sont révélés délicats à corréler avec

 

les phases de décomposition du corps. Il convient donc de garder à l’esprit que cette notion n’est fina­lement qu’une simplification abu­sive de la réalité.

La réalisation d’une expertise est de fait un processus délicat, qui nécessite une parfaite connais­sance de la biologie et de l’écologie des insectes, mais également de disposer de données très précises sur leur environnement et les fac­teurs climatiques durant leur dé­veloppement. Lorsque tous les in­sectes prélevés ont été identifiés, le premier travail est de déterminer s’il s’agit uniquement d’espèces précoces en cours de développe­ment ou si plusieurs générations et espèces se sont déjà succédées (par la présence de pupes vides par exemple).

Lorsque le corps est découvert peu de temps après le décès, seuls les insectes les plus précoces (Diptères Calliphoridés des genres Calliphora et Lucilia) ont pu entamer leur cycle de développement sur le cadavre. Dans ce cas, l’objectif est de déter­miner précisément l’âge des in­sectes récoltés. Pour ce faire, les larves prélevées sont placées en éle­vage à température contrôlée jus­qu’à émergence des imagos.

La technique consiste alors, en partant du moment connu de l’émergence, à calculer le moment des pontes. En effet, le développe‑
ment des Diptères est principale­ment contrôlé par la température. En partant de l’émergence, on cal­cule pour chaque jour quel pour­centage du développement a été effectué en fonction de la tempé­rature. En additionnant ces va­leurs, on arrive à un total de 100% le jour où la ponte à eu lieu. Cette technique est très précise et per­met d’estimer le moment de la ponte, à quelques heures près. Elle nécessite cependant pour être efficace une parfaite connaissance des conditions climatiques pen­dant la période présumée du développement.

Il reste ensuite à déterminer la date du décès. Lorsque la tempéra­ture est suffisamment élevée, les premiers insectes arrivent sur le corps quasi instantanément après la mort, et l’heure de ponte esti­mée correspond théoriquement à celle de la mort. Cependant, en plein hiver ou si le corps se trouve à un endroit qui n’est pas acces­sible aux insectes, le décès et l’arrivée des premiers insectes peuvent êtres séparés de plusieurs jours. L’IPM estimé est donc tou­jours un IPM minimum.

Dans le cas d’un IPM plus long, de quelques mois par exemple, plu­sieurs générations d’insectes se succèdent sur le corps. Il est alors nécessaire de reconstituer à la fois le temps de développement de chaque génération, mais égale‑
ment de déterminer dans quel ordre ces insectes se sont succé­dés, et surtout si les générations se sont chevauchées ou non. La par­faite connaissance de la biologie des insectes nécrophages devient ici déterminante. Le principe est ensuite d’associer à chaque co­horte d’insectes récoltés une pé­riode durant laquelle les condi­tions climatiques et l’état du corps étaient compatibles avec leur déve­loppement. Ce travail est délicat et la précision des conclusions dans ce type d’expertise peut varier de quelques jours à quelques mois.

n DoMAiNEs Liés, pERspEcTivEs

Un entomologiste spécialisé dans la faune nécrophage peut être amené à travailler dans d’autres domaines, par exemple en parasitologie sur des cas de myiases (maladies cau­sées par des larves) ou avec des vété‑

 

 

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